Jacques-André Haury Jacques-André Haury - médecin et député
Jacques-André Haury
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Paru dans 24 Heures le 29 oct. 2003

Rien n’est plus lamentable qu’une belle voiture en panne d’essence.
C’est un peu l’image que donne notre Canton : tout ce qu’il faut pour fonctionner, mais un réservoir vide. La situation de nos finances publiques, en est l’illustration. Mais on perçoit aussi un épuisement du lien de solidarité, certains abus visibles dans l’octroi de prestations sociales créant la méfiance, même à l’endroit de ceux qui en ont véritablement besoin. Le développement de la violence inquiète ceux qui aiment notre pays pacifique. Et les faibles performances de notre école publique – révélées notamment par PISA - déçoivent ceux qui mettaient en elle leur confiance.

Tournons-nous vers nos aînés. Non pas pour leur demander un effort financier : si notre système de prévoyance sociale doit être rééquilibré, ce doit être à la charge des classes actives, non sur le dos des retraités qui récoltent le fruit mérité d’une vie de travail.

Mais tournons-nous vers nos aînés pour qu’ils nous aident à nous souvenir. En quoi sommes-nous si différents de nos grands-parents ? La comparaison comporte des points positifs et des points négatifs. Je retiens, pour ma part, la notion de réserve : nos aînés avaient la préoccupation permanente d’accumuler des réserves pour des temps plus difficiles.  Une partie du revenu privé était mise de côté. Les budgets publics devaient dégager un bénéfice, placé dans des comptes de réserve : c’était même inscrit dans la Constitution vaudoise. Nos entreprises constituaient des stocks, parfois rendus obligatoires par une préparation de l’économie de guerre.  Et s’il fallait emprunter pour investir dans la création d’une entreprise, tous les efforts allaient d’abord à amortir la dette.
L’absence de réserves engendre l’insécurité. On remarquera que l’usage des notes à l’école permet aussi à l’élève de se constituer une petite réserve, les « points de bon », et qu’il aime cette sécurité !

Enivrés par plusieurs décennies d’expansion économique, nous avons changé de méthode. Nous nous sommes habitués à tout consommer tout de suite, et même davantage encore. Et lorsque les circonstances se sont assombries, nous avons consommé nos réserves, puis nous nous sommes endettés.
Contrairement à nos aînés qui avaient pour règle de produire plus qu’ils ne consommaient, nous nous sommes habitués à consommer plus que nous ne produisons.Il ne s’agit pas seulement d’une attitude économique. Il s’agit d’une façon de vivre.C’est aussi chercher à obtenir plus qu’on ne donne; c’est encore revendiquer ses droits sans se préoccuper de ses devoirs.
Je m’étonne que ceux qui réclament un « développement durable » ignorent cette évidence : une société ne peut durer que si ceux qui la composent s’emploient à contribuer à sa prospérité plutôt que de puiser dans les réserves ; à encourager la discipline personnelle plutôt que d’excuser les comportements irresponsables ; à respecter l’autorité des gardiens de la paix plutôt que de la ridiculiser ; à élever le niveau d’instruction des enfants plutôt que de les bercer dans l’illusion d’un jeu perpétuel ; à rappeler le « devoir de » avant le « droit à ».

Parce que la solidarité dont se gargarise une partie de la classe politique ne consiste pas seulement à prendre, à consommer, à distribuer : elle consiste d’abord à travailler, à entreprendre, à créer, à donner. Souvenons-nous de l’article 6 de la Constitution fédérale : « Toute personne est responsable d’elle-même et contribue selon ses forces à l’accomplissement des tâches de l’Etat et de la société ». On pourrait dire : contribue à la prospérité commune !

Ce langage était familier à nos aînés : ils se souciaient de remplir le réservoir. Ils refusaient de vivre au-dessus de leurs moyens.
Notre Canton a tout pour réussir : à condition que, chacun à notre place, nous soyons habités de la même préoccupation. Et que l’Etat en soit l’exemple. Il y a là comme un vent de révolution.

Jacques-André Haury




 

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