Jacques-André Haury Jacques-André Haury - médecin et député
Jacques-André Haury
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  OPINIONS

Paru dans Educateur le 10 sept. 2010

L’enfant ne nait pas civilisé, pas plus qu’il ne naît en maîtrisant l’orthographe. L’incivilité exprime avant tout une carence éducative. On peut certes considérer que les exemples de violence vécues dans l’entourage ou contemplées dans les médias jouent un rôle. Mais elles demeurent sans grande influence sur des enfants éduqués. : les enseignants et les éducateurs l’observent chaque jour.
On permettra au médecin une analogie médicale : notre organisme est constamment exposé à une foule d’agents infectieux. Généralement, ils ne nous atteignent pas, parce que nous avons élaboré des mécanismes de défense. L’infection est bien davantage l’expression d’une faible résistance plutôt que de la virulence des virus ou des bactéries.

De même, l’éducation vise à rendre l’enfant « résistant » aux diverses tentations externes ou pulsions internes. Les incivilités expriment l’échec du processus éducatif.

La règle ou la découverte
L’éducation est un apprentissage de règles. On peut décider que l’enfant doit découvrir ces règles par lui-même ; qu’il expérimente les conséquences de la violence ou, au contraire, de la bienveillance ; qu’il attende d’être sanctionné pour apprendre qu’on ne parle pas à son professeur comme à son copain.
Dans cette mouvance éducative, on ne devrait pas se plaindre des incivilités des élèves, mais les considérer comme une étape nécessaire dans la découverte de la civilité…

Aujourd’hui, les défenseurs de cette forme d’éducation sont devenus rares : on admet qu’un bon bagage de règles et de limites acquises par transmission directe dans la petite enfance est plus rapide et plus efficace.
Mais lorsqu’il s’agit d’apprendre à lire, à écrire et à compter, les choses changent. Dans ces matières proprement scolaires, il importerait que l’enfant découvre et expérimente. Lui transmettre des règles nuirait à ses apprentissages. Curieuse incohérence !
Car pour l’enfant, tout est apprentissage. Autant son comportement au sein de la société que les langues ou la science. Lorsqu’il apprend le livret, l’orthographe ou la grammaire, il apprend que le monde qui l’entoure obéit à des règles. En combattant cette dimension éducative de l’enseignement directif, les rénovateurs de notre pédagogie ont ouvert un boulevard à l’incivilité.

Expérimenter la réussite : une affaire de dopamine
Le cerveau humain sécrète la dopamine en récompense d’une action de plaisir, qui incite aussi à la recherche du plaisir. C’est pourquoi certains la considèrent comme « la molécule du plaisir ». Cette sécrétion est stimulée par des activités très diverses. Il peut s’agir de la violence exercée sur d’autres, de la pratique des jeux vidéos, de la consommation de substances. Mais l’effort couronné de succès, lui aussi, stimule la sécrétion de dopamine !

Ceux qui pratiquent régulièrement un sport intensif ressentent bien, lorsqu’ils en sont privés, une forme de sevrage. C’est en termes biochimiques ce que le profane nomme « goût de l’effort ». Il importe donc que l’éducation donne régulièrement à l’enfant l’occasion d’expérimenter cette satisfaction « dopaminergique » que procure l’obstacle surmonté, afin qu’il en vienne naturellement à rechercher cette expérience. A défaut, il ne reste à l’enfant, pour éprouver le plaisir en stimulant la sécrétion de dopamine, que des voies parallèles : l’agitation, la violence, tout ce qu’on nomme « incivilité ». Après quoi on le retrouvera attiré par les drogues ou la délinquance, comportements correspondant à un intense besoin de plaisir et à une grande paresse pour y accéder.

Dans le processus pédagogique, cette démarche consiste à fixer constamment à l’élève des objectifs bien délimités, qui lui donnent quotidiennement l’occasion d’expérimenter la réussite. On comprendra donc que toute démarche fondée sur la complexité, toute évaluation imprécise d’objectifs complexes, toute attitude de procrastination (« Peu importe si tu ne comprends pas aujourd’hui, on y reviendra plus tard!») ont pour effet d’empêcher ce développement dopaminergique. De plus, l’hétérogénéité des groupes d’élèves telle que tout est trop difficile pour certains et trop facile pour d’autres prive les uns et les autres de ce « conditionnement » à l’effort.
Il est probable que si Jean Piaget avait bénéficié de cet apport des neurosciences, il n’aurait pas tiré des conclusions erronées sur la base d’observations pourtant exactes.

Tout se joue dans les petites classes
Tant en matière d’éducation que de pédagogie, l’important est de partir du bon pied. Les enseignants ont raison de dire que c’est avant l’école – à la maison et dans les structures d’accueil – que s’apprennent les bases de la civilité ; et que leur rôle est particulièrement difficile auprès d’enfants en grave carence éducative.

On doit en tirer des conclusions analogues en matière de pédagogie. C’est au début de la scolarité que l’enfant doit entraîner sa production de dopamine dans des efforts récompensés. C’est à ce stade tout particulièrement que l’enseignement devrait être guidé vers des objectifs simples, bien définis, évalués avec rigueur. En choisissant l’abord par la complexité, la nouvelle pédagogie place constamment l’enfant dans une situation de déséquilibre, et ce déséquilibre l’entretient dans un climat de confusion. Au milieu de cette confusion, l’incivilité n’est qu’un désordre parmi d’autres. Si, dans son activité scolaire, le petit enfant n’apprend pas nettement la distinction entre ce qui est juste et ce qui est faux, il n’y a pas de raison pour qu’il distingue nettement, dans son comportement, ce qui se fait de ce qui ne se fait pas. Les nuances, la relativisation doivent venir plus tard.

« Encadrer les élèves difficiles »
L’Initiative Ecole 2010 prévoit de regrouper dans des « classes régionales d’encadrement » les élèves  « dont le comportement nécessite un enseignement plus individualisé et un encadrement plus soutenu ». Le terme est bien choisi : « encadrement ». Car c’est justement un manque de « cadre » qui explique le comportement de ces élèves. Mais les cadrer n’est pas d’abord une question de discipline. C’est en premier lieu une démarche pédagogique.

Plus que d’autres, ces enfants ont besoin d’un cadre bien défini, d’un enseignement structuré, avec des objectifs simples et accessibles, aisément mesurables. D’une salle de classe ordonnée dans le calme. De manuels plutôt que de feuilles volantes, dispensant, au fil des pages, un enseignement organisé et progressif. D’un horaire stable qui ne soit pas constamment perturbé par des « activités » extérieures. A quoi s’ajoute la personnalité de maîtres qui s’emploient à guider les élèves et non pas à « suivre leur progression ».
On peut d’ailleurs se demander pourquoi ne pas faire bénéficier l’ensemble des élèves d’un semblable encadrement.
 

L’incivilité comme une faute d’orthographe
Ne nous faisons pas d’illusion : on n’éliminera pas l’incivilité de nos classes. Pas plus qu’on n’obtiendra de tous les élèves qu’ils écrivent sans faute. Mais il importe de ne pas se tromper de paradigme : l’incivilité est à l’apprentissage de la civilité ce que la faute d’orthographe est à l’apprentissage de l’écriture. On ne peut pas à la fois considérer qu’une faute d’orthographe n’est qu’une étape naturelle dans un processus d’apprentissage et décider de combattre fermement tout acte d’incivilité. Mais il est en revanche cohérent de fixer des exigences précises et rigoureuses en matière d’écriture et en même temps de fixer à l’élève des règles de comportement strictes, qui soient à sa portée ; cohérent de distinguer clairement, par une « sanction » positive ou négative, ce qui est juste de ce qui est faux. A tout instant, l’enfant est à l’affut, précisément, des incohérences du monde des adultes. C’est donc principalement par cette recherche de cohérence que l’école apportera sa contribution à la lutte contre l’incivilité.

Jacques-André Haury




 

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