Jacques-André Haury Jacques-André Haury - médecin et député
Jacques-André Haury
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  POLITIQUE

Paru dans Le Temps le 29 oct. 2009

Les opposants à l’initiative anti-minarets ont quelques bons arguments. Mais lorsqu’ils tentent d’inscrire l’histoire de notre pays dans une tradition d’ouverture et d’égalitarisme religieux, ils ont tort.
 
L’histoire suisse est celle d’une Confédération d’Etats souverains en matière religieuse. Dans chacun de ces Etats, une seule religion dominante, qui a servi longtemps et sert encore parfois à les identifier. D’un côté, les cantons catholiques ; de l’autre, les cantons protestants. C’est une forme d’application du principe latin « Cujus regio, ejus religio » : « Telle la religion du prince, telle celle du pays ».

L’affirmation de la liberté de conscience et de religion, développée à partir de la Révolution française, a permis aux minorités religieuses d’exister et de croître, sans que l’identité dominante catholique ou protestante des Cantons ne soit remise en cause.

La Constitution genevoise de 1847 est remarquablement laïque. Néanmoins, elle précise que « les membres du Conseil d’Etat prêtent serment devant le Grand Conseil réuni au temple de Saint-Pierre » et que « Le temple de Saint Pierre est affecté au culte protestant ». 
Depuis quelques années seulement, la Constitution des autres Cantons romands accorde un statut de droit public aux deux Eglises catholique romaine et évangélique réformée, exclusivement, et dans l’ordre qui correspond à l’identité historique de chaque canton.
 
C’est en particulier le cas de la Constitution vaudoise de 2003 qui place protestants et catholiques sur pied d’égalité. C’est un long processus, allant de l’interdiction absolue du culte catholique en 1536 (district d’Echallens excepté) en passant par l’autorisation des cloches au Valentin en 1935  et au statut des catholiques vaudois en 1970. Un long processus, au cours duquel passablement de choses ont changé, aussi bien chez les protestants que chez les catholiques. Un élément déterminant a été la distinction entre le pouvoir spirituel du Pape et le pouvoir temporal de l’Etat.

Une boutade considère que si les catholiques ont cessé d’être discriminés dans le Canton de Vaud, c’est « parce qu’ils sont devenus des protestants comme les autres ». Ils sont en tout état de cause devenus valdo-compatibles…
 
Il est important de prendre la mesure de ce long processus d’intégration. Qui doit aussi son accomplissement au fait que les catholiques, en terre vaudoise, se sont toujours montrés mesurés dans leurs revendications. En dépit du statut que leur accordait la nouvelle Constitution, jamais ils n’auraient osé demander  à célébrer une messe à la Cathédrale, par crainte de compromettre la paix religieuse. Il fallait que l’invitation leur vînt des protestants eux-mêmes.
 
Ceux qui, comme les Eglises protestantes, affirment que « la culture suisse de la diversité vécue est un fondement solide de notre pays » oublient d’ajouter que cette diversité s’inscrit dans une hiérarchie qui ne met pas sur un même pied toutes les religions : une seule religion dominante – catholique ou protestante selon le Canton - dès la Réforme,  puis deux religions dominantes, toutes deux chrétiennes, dès la fin du 20e siècle. 
 
La place de l’Islam en Suisse doit s’inscrire dans cette perspective historique. Religion nouvelle chez nous, pratiquée essentiellement par des étrangers ou des Suisses fraîchement naturalisés, elle est accueillie dans la logique qui a marqué notre histoire religieuse : une hiérarchie entre religion dominante et religion minoritaire. On pourrait dire hiérarchie entre religion aînée et religion cadette. Oui, il y a une place pour les musulmans en Suisse, oui nous respectons les convictions religieuses de chacun, oui nous souhaitons que les musulmans puissent pratiquer leur religion chez nous.
 
A la condition que ces musulmans admettent, au moins pour un temps, de se comporter comme une religion cadette. Or les minarets, qui ne sont pas nécessaires au culte musulman, sont perçus par les Suisses comme une volonté de se hisser au rang de religion ostentatoirement conquérante. C’est peut-être inexact, mais telle est néanmoins la perception de nombreux Suisses. 
 
On voudrait que les dirigeants des communautés musulmanes en Suisse, au lieu de donner des leçons d’histoire aux Suisses de vieille souche, expliquent à leurs fidèles comment s’est construite l’histoire religieuse de notre pays : dans la lente maturation du temps. Qu’ils prennent exemple sur l’histoire des catholiques vaudois. Qu’ils observent comment les Suisses ont su faire cohabiter des majorités et des minorités religieuses, sans confusion entre les unes et les autres, sans aucune prétention égalitariste. 
 
Les musulmans qui ont cette sagesse, cette sensibilité à l’identité historique de la Suisse, ne demandent pas la construction de minarets. Quant aux politiciens, journalistes ou gens d’Eglise qui combattent une initiative maladroite et embarrassante, ils feraient bien de relire l’histoire : même si le peuple dit non à l’interdiction, ils devront rappeler que la paix religieuse, dans notre pays, n’a jamais été fondée sur l’égalitarisme entre les religions.




 

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