Jacques-André Haury Jacques-André Haury - médecin et député
Jacques-André Haury
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Paru dans Le Temps le 28 oct. 2003

Laurent Busslinger et Yelmarc Roulet  
 
Dans la course à la succession de l'écologiste Philippe Biéler, le médecin lausannois Jacques-André Haury, libéral, est le candidat de toute la droite. Face à lui, le secrétaire du POP, Josef Zisyadis, qui dispute par ailleurs les voix de gauche au Vert François Marthaler, soutenu par les socialistes.

Le Temps: Politiciens profilés tous les deux, vous semblez en phase avec la polarisation actuelle des électeurs. Vous réjouissez-vous de l'affaiblissement du centre?

Jacques-André Haury: Je me réjouis de voir le monde politique perdre une certaine langue de bois qui contribue au désintérêt civique. Je ne suis pas sûr qu'une polarisation bornée fasse avancer la collectivité, mais elle donne l'occasion d'avoir un langage consistant, et ça, c'est utile.

Josef Zisyadis: Je ne suis pas très loin de penser la même chose. Je ne parlerais toutefois pas de polarisation, mais plutôt d'une droite très largement majoritaire depuis très longtemps, enfin forcée de s'assumer, à cause de la clarté d'opinion extrême de l'UDC.

– Votre adversaire à tous les deux, François Marthaler, se targue d'amener du sang frais au gouvernement. Vous, vous avez tous les deux une longue carrière de politiciens vaudois...

– J.-A. H: Il faut se sortir du jeunisme en politique! Une des faiblesses du gouvernement vaudois, c'est l'arrivée de gens qui n'ont pas assez de bouteille. Ils ont en face d'eux des fonctionnaires plus expérimentés, de sorte que le chef du département devient souvent le porte-voix de son administration. C'est plus rassurant d'avoir à faire à de vieux briscards comme Josef Zisyadis et moi.

– J. Z.: Ce qui fait un bon conseiller d'Etat, c'est son enthousiasme à amener sa pierre au collège gouvernemental et sa connaissance de la vie politique du canton. On vient au gouvernement avec son vécu. Je suis un ancien immigré qui est devenu Suisse et fait partie du paysage politique de ce canton. La connaissance politique du canton, c'est d'avoir côtoyé toutes sortes de gens depuis vingt ans, d'avoir des relais un peu partout. C'est de ces deux sens dont nous avons besoin aujourd'hui.

– J.-A. H.: Et des bonnes connaissances de l'être humain dans sa richesse et sa diversité. Il y a des professions et des activités qui y préparent mieux que d'autres.

– Jacques-André Haury, vous dites que se répand le sentiment qu'une partie de la population vit aux crochets de l'autre. A-t-on d'un côté des profiteurs et de l'autre des bonnes poires?

– J.-A. H.: C'est en tout cas une impression qui se développe chez un certain nombre de nos concitoyens, il ne faut pas la banaliser. Quand une coiffeuse est debout 8 à 9 heures par jour dans son salon et qu'elle a entre ses bigoudis une cliente qui lui dit: «Ma rente AI, c'est parfait pour m'acheter mes produits de maquillage», c'est choquant. J'ai un patient, sourd d'une oreille depuis des années, qui finit par me dire: «Il faut m'obtenir une rente AI, parce que quand je vois ceux qui ont des rentes pour rien, je ne suis plus d'accord de faire tout l'effort.» On entre dans une spirale de détérioration du climat social. Au lieu de se dire: «Mon pauvre, heureusement que tu as une rente AI dans l'état où tu es», on se dit: «Machin, c'est un profiteur.»

– C'est ce genre de sentiment qui fait le succès de l'UDC, non?

– J. Z.: Ce qui fait le succès de l'UDC, c'est qu'il y a des gens qui travaillent et qui n'arrivent pas à nouer les deux bouts avec les salaires qu'ils reçoivent. C'est intolérable. L'Etat doit imposer un SMIC cantonal pour remettre dans la dignité des gens qui en ont besoin.

– J.-A. H.: Je pense qu'il y a certains salaires indignes, à la fois de l'employé et de l'employeur. Mais contrairement à ce que dit M. Zisyadis, nous vivons dans un système capitaliste qui a depuis des années contribué à améliorer toujours le niveau des salaires, même des plus pauvres. Je suis en principe opposé au SMIC cantonal.

– J. Z.: Vous ne voyez pas le développement de la nouvelle pauvreté intervenue depuis dix à quinze ans, qui provoque une augmentation de l'aide sociale. Je ne vous ai jamais entendu vous élever là-contre.

– J.-A. H: Quel que soit le système, une aide sociale demeurera nécessaire. Mais 24 heures vient de donner l'exemple d'une famille qui ne s'en sort pas avec 3100 francs par mois, et madame reconnaît avoir eu son premier enfant avant 18 ans. Notre génération a reçu l'idée qu'on a des enfants lorsqu'on est en mesure de les prendre en charge. Cette préoccupation est moins présente maintenant, on se dit que quoi qu'il arrive, il y aura l'Etat pour nous aider.

– J. Z.: Dans cette façon de voir la vie en société, le serpent se mord la queue. On ne peut pas vouloir plus d'enfants et dire «N'en faites pas» à ceux qui n'ont pas de moyens. C'est un appauvrissement de la Suisse et l'entrée dans un cycle profondément néfaste au développement du pays.

– J.-A. H: Je crois que l'appauvrissement d'une société vient aussi du fait qu'on met au monde des enfants dont on n'a pas le souci de pouvoir s'occuper.

– Josef Zisyadis, vous n'avez pas peu contribué à fâcher les campagnes en voulant un taux d'imposition cantonal unique? Reviendriez-vous avec cette proposition?

– J. Z.: Absolument. Le fait que l'on rapproche les taux d'impôts communaux sert l'ensemble du canton et non l'Arc lémanique. D'ailleurs, les zones les plus opposées au taux unique ont toujours été sur la Côte.

– J.-A. H.: Je n'arrive pas à croire que si les comptabilités des communes se portent bien, c'est parce que les contribuables y sont mieux disposés. Lorsqu'on discute avec des syndics ou des municipaux, on se rend compte de l'engagement qu'ils mettent souvent à faire avancer des projets. Si tout devient terne et technocratique avec des taux uniques, l'exercice n'a plus de sens. Ce qu'a fait le syndic Recordon à Orbe pour essayer de développer un centre de l'alimentation et du goût est tout à fait remarquable, et il est impossible de penser que les autorités cantonales en seraient capables. Si au bout du compte, le canton vient ramasser le bénéfice, c'est très démotivant.

– J. Z.: Même Claude Ruey avait fini par reconnaître que ce n'est pas la «bonne gestion» qui amène des comptes bénéficiaires dans une commune. C'est parce que de riches contribuables sont attirés par des poches d'évasion fiscale. Si je tiens à la cantonalisation de l'impôt sur les riches étrangers, c'est parce qu'il n'y a pas de raison que quelques communes bien choisies en profitent. C'est typiquement le genre d'impôt qui doit revenir à la collectivité dans son ensemble.

– Jacques-André Haury, vous avez comme slogan «Le canton a tout pour réussir». Vous considérez-vous comme une sorte d'antidote au pessimisme ambiant?

– J.-A. H.: Je suis fatigué par les pleurnichards qui disent «Voyez comme l'avenir est bouché.» Cet esprit était très présent dans le film du bicentenaire, dans la cathédrale, où l'on voyait un canton sinistre, à quelques jours du succès prodigieux de Bertarelli et alors que nous avons, avec l'EPFL, une des plus belles places universitaires d'Europe. Nous avons trente-six raisons de considérer que ce pays a un avenir.

– J. Z.: Je suis dans le même état d'esprit anti-pleurnichard. Ce canton peut être fier de ce qu'il est. Le problème, c'est qu'avec la droite que nous avons depuis un certain nombre d'années, il ne parle que de déficit alors que nous avons des richesses importantes. Si on avait la volonté politique, on pourrait rapidement redonner du lustre à ce canton, et l'envie de dire certaines choses aux autres. Il est par exemple très positif d'avoir adhéré au référendum des cantons contre le paquet fiscal. Dans les années futures il faudra absolument résister à la Berne fédérale.

– J.-A. H.: Je comprends que le paquet fiscal soit malvenu pour le Conseil d'Etat, mais la diminution globale de la charge fiscale est quand même une opération favorable. En faisant comme le propose Josef Zisyadis, on repartirait dans des charges nouvelles. L'administration veut toujours faire plus et n'y renonce que lorsque les vannes sont serrées.

– Josef Zisyadis a été pasteur, Jacques-André Haury nous a dit qu'il aurait pu l'être. Cette appartenance chrétienne a-t-elle influencé vos positions politiques?

– J. Z.: Elle m'influence quotidiennement, je n'ai jamais séparé mon engagement politique de mon engagement chrétien. Mon père avait décidé, à notre arrivée, que nous serions protestants: «Ils le sont tous ici», avait-il constaté. Si j'ai fait de la politique, comme chrétien marxiste, c'est pour que ma foi serve à changer le quotidien.

– J.-A. H.: Il y a une analogie très forte entre l'engagement protestant et l'engagement politique. En démocratie, le protestant est dans une culture dépourvue de clergé, de hiérarchie, qui lui dit: «Si tu veux que quelque chose se fasse, fais-le.»

– J. Z.: Je crois assez à cela. Ce n'est pas le changement de société qui peut transformer l'être humain. C'est la transformation de l'être humain qui change la société. Il y a une forme d'engagement individuel qui met les choses en mouvement.




 

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